L’autre dimension d’un mètre carré

 

La manière dont on conte une histoire importe peut-être autant que l’histoire elle-même, je vais donc tenter de faire de mon mieux. Pour tout avouer, c’est une histoire dont j’aurais aimé tendre la trame pour y tresser autour une fiction ; m’embarquer dans le récit de cette vie, vivre en l’écrivant au gré de ses arythmies, et essayer à travers elle de démêler les noeuds que forment le destin d’un homme, de cet homme, Leonid Pekarovsky dont le canevas biographique contient déjà, il me semble, quelque chose de romanesque.

 

Son histoire m’est parvenue via le quotidien israélien Haaret’z, il y a quelques mois. Sur la double page qui lui était dédiée, une photo, je me souviens, dans les tons bleus, un visage sérieux au teint foncé par le soleil, quelques rides noires, des cheveux blancs lissés sur le côté comme ceux d’un petit garçon du siècle dernier, un jour de rentrée des classes. 

 

Son histoire est une histoire d’immigré, comme il y en a des tas, comme toutes se ressemblent et diffèrent à la fois. 

 

Léonid fait partie de ce million d’immigrés qui vinrent s’installer en Israël entre la fin des années 80 et le début des années 2000, arrivant pour la plupart de l’URSS tout juste dissolue. 

Certains pensaient se rendre au « pays béni du lait et du miel » , d’autres, comme Leonid, avaient moins d’illusions - malgré la promesse du mot Alya désignant l’immigration juive retournant à la Terre Sainte et se traduisant littéralement par « ascension » - il se doutait bien, qu’arrivant dans un pays où la lumière, la langue et la poussière n’étaient pas celles dans lesquelles il avait grandi, rien ne lui serait servi sur un plateau, et qu’il redescendrait à coup sûr quelques paliers de l’échelle de sa vie. Mais il n’imaginait pas à quel point l’écart serait grand. 

Léonid Pekarovsky qui, après le lycée, fut enrollé pour trois ans comme tous les jeunes hommes dans l’armée soviétique, ne soupçonnait pas que lui, l’enfant d’une famille d’intellectuels, qui allait ensuite étudier l’art pendant six ans, travailler pour le ministère de la Culture, devenir commissaire de musée à Kiev, critique d’art et achever au moment de son immigration une thèse sur l’oeuvre de Dürer, deviendrait un jour, jardinier et fossoyeur dans un cimetière militaire à Holon, creusant pendant plusieurs années d’affilées, des tombes pour des morts israéliens d’à peine vingt ans, sous un soleil incendiaire. 

 

Emigrer, dit Léonid, c’est faire l’expérience d’une certaine mort. Et pour lui, celle-ci fut comme réitérée à chaque sépulture, à chaque ensevelissement. 

Il réalisa qu’il ne parlerait jamais mieux qu’un hébreu potable, qu’il serait toujours d’ailleurs, une plante déracinée, et qu’on ne le considèrerait pas autrement, il en fit son deuil.

 

Après quelque temps, éprouvé par la solitude des stèles et la tristesse des morts, Léonid rend pelle et arrosoir, quitte le cimetière de Holon. 

S’ensuit une brève expérience dans une imprimerie, qui ne laisse pas intact ses vertèbres : les rouleaux de papiers à transporter pèsent des tonnes et Léonid n’est pas un homme costaud. Enfin, il trouve un emploi comme gardien, dans un parking au sud de Tel Aviv où il travaille encore, cela fait maintenant dix-sept ans. 

 

En Israël, on peut voir partout ces petites guérites qu’on appelle  « boodke » à l’entrée de chaque parking aux quatre coins du pays. Il semble n’exister qu’un modèle, elles sont toutes semblables, patinées du même soleil et de la même saleté. Un mètre carré au sol : en ouvrant les bras on doit pouvoir toucher les deux murs opposés ou même passer à travers, puisque les parois sont trouées de fenêtres rarement fermées. À l’intérieur, le mobilier minimum emplit la moitié de l’espace : une chaise et une table où se trouvent immanquablement, une bouilloire, une caisse en fer et un journal ; le nécessaire de tout gardien qui se respecte, si j’en crois mes observations de piétonne intriguée par ces guérites et leurs occupants.

Il arrive que parviennent au dehors, via les fenêtres ouvertes, le son d’une radio ou le bourdonnement d’un ventilateur nain soufflant au visage du gardien qu’il n’est pas rare, en passant, de voir se servir un café noir, poudre turque dont on empli le verre presque au tiers avant de recouvrir d’eau bouillante qu’il faut aussitôt mélanger rapidement. Ensuite, on laisse le café refroidir, la poudre retomber. 

La préparation du café « sharor » en Israël, est aussi solennelle et précise que l’est un rite, et je n’ai jamais vu ce café être bû autrement qu’à petites gorgées, comme une sorte de potion qui n’aurait d’effet qu’ingérée très lentement. Un café peut bien vous durer une heure, ça passe le temps et réchauffe le coeur, en tous cas c’est l’impression qu’on a, en observant cette cérémonie ordinaire qu’ils pourraient tous exécuter les yeux fermés. 

Et ce n’est pas autrement que j’imagine Léonid, dans son bootke que l’été doit rendre plus étouffant que l’intérieur d’une marmite où l’eau bout depuis des heures. Sauf que sur sa table encombrée, entre la bouilloire et le paquet de café, quelques livres amoncellés, une pile de feuilles vierges, parce qu’il ne fait pas que garder. Si Léonid, gardien aussi transparent et transpirant que le sont tous les gardiens de toutes les guérites du pays, a sa photo dans l’édition du week end d’Haaret’z de ce vendredi de mai, c’est que, quelques années plus tôt, il a commencer à écrire, à la table du bootke. Ce fut d’abord une nouvelle, qu’il envoya à quelques journaux de Moscou et d’Odessa, qui fut publiée. 

Dans l’article, Léonid déclare, il n’y a que trois choses que l’on peut regarder indéfiniment : le feu, l’eau et une femme essayant de se garer. On ne peut objecter, c’est d’expérience qu’il parle, m’échappe un sourire bien que je sois une femme. Sur la photo, son visage grave ne laisse rien paraitre de l’ humour cynique et du regard aiguisé qu’on retrouve dans ses textes. S’il dit que la page blanche lui rappelle les étendues de neige en Russie, les histoires qu’il y inscrit sont, elles, inspirées de la société israélienne qu’il a pu observer, à la fois tout près et invisible, homme de service comme mille autres, qu’on dépasse sans voir. Les nouvelles de Léonid Pekarovsky viennent d’être réunies en recueil et traduites de leur russe originel en hébreu, le livre est en librairie et c’est en écrivain qu’on le fait poser devant sa guérite : à l’arrière plan, au mur, un portrait de Kafka accroché. 

 

Il nous avoue, je me suis mis à l’écriture pour m’alléger de la douleur, écrire comme étaler un peu de miel sur le coeur contre le mépris quotidien, et accepter ma condition, je ne pensais pas avoir du talent.

Ce que Léonid a fait, selon moi, et qui fait l’intérêt de cette histoire, c’est plus qu’accepter sa situation, plus qu’écrire un livre. Le tour de force dont il est le vainqueur, ou même le héros, c’est de s’être s’emparer de la fatalité pour s’y tailler lui-même un destin, comme décider de faire d’une chute de tissu un costume et non un chiffon. 

Il a réussi à retourner la situation et non pas « monter » comme l’Alya suggère mais surmonter ce qu’immigrer implique, prendre l’ascendant sur sa condition, celle d’immigré, et ce n’est pas rien, ici comme ailleurs, c’est pour beaucoup le labeur d’une vie, en espérant que les efforts et la sueur porteront leurs fruits au moins pour les enfants, la génération qui suit.

 

Léonid dont le regard vous fixe droit depuis la page du journal, sorti de l’ombre fiévreuse de sa guérite pour la photo, ne cherche pas le feu des projecteurs. Par ses textes en revanche, ce qu’il met en lumière, c’est le lot complexe des milliers d’immigrés qui viennent en Israël et se retrouvent comme lui, à garder les parkings, balayer la ville, nettoyer la plage, faire la plonge des restaurants ou le ménage des hôtels. Et puisqu’en Israël, immigrés beaucoup l’ont été, ou au moins leurs parents, c’est toute la pluralité d’Israël, Tsabarim* ou nouveaux arrivants, qu’incarnent les personnages réunis dans les nouvelles de Léonid que je suis allé acheter quelques jours plus tard, où l’on est soudain transporté dans le sud de Tel Aviv, à l’intérieur d’une maison de passe où des prostituées slaves partagent silencieusement leur nostalgie en saucant un Goulash, dîner que vient interrompre un religieux orthodoxe venu chercher dans l’érotisme et la chaleur de leurs seins un réconfort sans mots. Réalisme terrible que Léonid sublime à chaque mot, il me faudrait traduire pour que vous puissiez en profiter. 

 

Ce livre je ne le lis pas moi-même, car les voyelles ne sont pas indiquées dans l’hébreu imprimé, ce qui rend, pour ceux dont ce n’est pas la langue maternelle, la lecture plus compliquée. Alors j’ai demandé à un ami de m’en faire la lecture, et je les déguste comme ici on boit le café turc, sans me presser, l’une après l’autre, laissant entre chaque plusieurs jours, voir semaines, s’écouler. Mais, même fermé, le livre posé en évidence sur le buffet, convoque les immigrés que je croise et ne croise pas chaque jour dans les rues de ce pays, dont on devrait lire plus souvent les histoires dans les journaux, et me rappelle surtout, qu’on peut conquérir sa liberté même dans un espace d’un mètre carré.